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"Le Monde Magazine" : Contre l’homophobie, un lycée catho mobilisé
"Le Monde Magazine" : Contre l’homophobie, un lycée catho mobilisé
(10-06-2011)

C'est une histoire pleine d'espoir, qui en dit long sur l'évolution des mentalités en France. On ne va pas se priver de vous la raconter. L'histoire, tristement banale, mais qui finit bien, pour une fois, d'Anthony, 19 ans, élève de terminale au lycée professionnel et technologique catholique de La Salle, à Rennes.

Anthony ne porte ni la longue mèche de cheveux collée au spray ni le T-shirt Abercrombie & Fitch du moment. Coupe proprette, veste de costume grise sur chemise d'un gris plus pâle, voix douce aux inflexions un brin précieuses, il a tout, de prime abord, du gars effacé sur lequel les cadors de lycée pro s'essuient volontiers les pieds. Un brun aux yeux verts, gentil et sentimental selon ses profs. Elément aggravant pour sa survie en milieu lycéen, Anthony, arrivé dans l'établissement à 16 ans en BEP Vente action marchande, s'est découvert homosexuel et n'a jamais tenté de le cacher.

"L'an dernier, en première, un gars de ma classe m'a demandé si j'étais homo. J'ai répondu que oui, je l'étais. Je l'avais déjà dit à mes amis. Je suis comme ça, je ne vais pas cacher ce que je suis !, assure-t-il, non sans une certaine candeur. Si on me pose la question, je réponds, même si moi, je ne demande jamais aux gens s'ils sont hétéros !" La nouvelle se répand, et un autre camarade vire "méchant". Quolibets de vestiaires, harcèlement continuel en cours ("Anthony, tu veux un pénis ?"). Dans cette situation, les associations en témoignent, les jeunes gays peu soutenus par leur entourage se renferment sur eux-mêmes, sombrent dans la dépression, vont parfois jusqu'au suicide. Anthony, lui, ne se laisse pas démonter. Il opte pour la riposte intelligente. Va voir son prof principal, sans envisager qu'il lui réponde par le mépris. Et l'indélicat moqueur est rappelé à l'ordre. "Cela me semblait normal que les profs prennent mon parti."

COMME LES AUTRES

Plus tard, lorsqu'une association vient parler des discriminations en cours, le bon camarade en profite pour s'afficher fièrement homophobe. "J'en ai eu ras le bol de l'entendre parler comme ça, se souvient Anthony. J'ai demandé à la professeure de Prévention santé-environnement si je pouvais monter un projet sur le respect." Elle acquiesce derechef. En septembre, l'idée se précise. Le thème de ce projet, ce sera l'homophobie. Anthony s'entoure de quelques camarades moins bêtes que la moyenne. Des filles, les gars craignant trop l'étiquette "pédé". Les profs soutiennent, la direction autorise. "Est-ce que tu es prêt à affronter les critiques, à devenir la figure homo du lycée ?", s'inquiète le conseiller principal d'éducation. Oui. Anthony est "blindé". Courageux ? "Moi, perso, je ne trouve pas. Je suis juste bien dans ma peau, je sais me défendre." Le jeune homme n'avait pas jusqu'à présent la fibre militante, il n'a jamais fréquenté la moindre association, planqueTêtu sous son lit quand des copains le lui offrent (ses parents, pourtant informés de son orientation sexuelle, ne "parlent pas de ça" avec leur fils unique), il ne manie pas vraiment le concept et, hormis Bertrand Delanoë, le maire de Paris, il n'a guère de référent homosexuel. "De toute manière, je ne les repère pas, moi, les homos ! Quand je vois une personne, je ne vois pas un homo, mais une personne. Pour Elton John, je l'ai découvert dernièrement, quand on a fait le diaporama au lycée."Des modèles, il n'en cherche pas. Il est comme les autres, point final.

Le 17 mai, donc, une journée contre l'homophobie est officiellement organisée au lycée catholique de La Salle, à moitié subventionnée par un conseil régional (de Bretagne) ravi de cette initiative émanant d'un élève. Rarissime. L'exposition, installée dans le hall d'entrée, interpelle bien davantage les lycéens que la précédente, sur le développement durable, aux dires des enseignants. Sur grand écran plat, un diaporama présente les affiches de lutte contre l'homophobie placardées dans différents pays – le mariage de Kate et William côtoie celui d'Elton John.

Fixés à de grands panneaux, des posters conçus en interne, "Homo, bi, hétéro, tous ego", illustrés de dessins de couples d'hommes, de femmes et homme-femme, qui s'embrassent. Dessins repris sur des badges (une idée de Mme la directrice adjointe) qui font un tabac chez les professeurs et le personnel de direction.

Sur les panneaux, on lit aussi le compte rendu d'une enquête réalisée par la bande d'Anthony. Quelle réaction face à un proche homosexuel ? Cela ne changerait rien pour 84 % des professeurs, ni pour 61 % des élèves. Anthony voit le verre à moitié plein. "Je suis plutôt satisfait, plus de la moitié trouvent que c'est normal. Moi, je suis accepté par mes amis, et par les gens de ma classe, ils ne me considèrent pas différemment." Ce 17 mai, des classes ont assisté à des représentations théâtrales, différentes associations sont intervenues, Anthony lui-même a pris la parole devant ses camarades pour insister sur un mot, "respect", et "faire comprendre que ce n'était pas un choix""Certains m'ont dit que dans l'émission de télé-réalité 'Secret Story', l'homo faisait sa folle. Je leur ai répondu que les homos étaient généralement représentés comme ça, mais qu'il y avait aussi des gens normaux comme moi."

Contrairement aux craintes du CPE, Anthony n'a pas subi, depuis, de retour de bâton homophobe et semble toujours aussi bien dans sa peau. Selon Jean-Pierre Carrasco, professeur d'anglais, "le fait que cela prenne un caractère officiel, que l'administration soutienne le projet, l'a rassuré et a empêché certains quolibets trop violents". C'est surtout à une poignée d'autres que ce 17 mai a rendu service. A ces élèves qui s'emparent discrètement de la documentation placée au CDI. A cette jeune fille qui, après avoir aidé Anthony à préparer la journée, a osé se dire homosexuelle en classe lors de l'intervention d'une association. Et qui constate que ses camarades ont désormais "moins peur" de venir lui parler.

En cheminant vers la cantine, à travers un parc arboré que parsèment ici ou là des tables de pique-nique en bois, Marie-Laure Martinet, professeure de Prévention-santé, réfléchit à haute voix : "Il n'y a pas bien longtemps, j'ai demandé dans une classe : 'Que diriez-vous si votre meilleur copain était homo ?'. Un garçon a répondu devant le groupe : 'Moi-même, je suis homosexuel', et les autres élèves n'ont pas réagi. Le coming-out devient plus fréquent au lycée, plus facile, c'est une énorme différence par rapport aux mentalités vingt ans plus tôt. La plupart des élèves sont tolérants, même si l'on entend encore des : 'Si mon fils est homo, je le tue', notamment chez les musulmans."

Au déjeuner, en compagnie de la directrice adjointe et d'une poignée de professeurs arborant le badge anti-homophobie, on saisit mieux pourquoi, ici, Anthony a pu mener tout naturellement son combat. Le lycée professionnel et technologique de La Salle est un drôle de lycée catho. Où depuis des années, deux couples de professeures lesbiennes et deux professeurs homosexuels peuvent, sans être jugés, assumer leur différence.

Dominique Berthier, le prof d'allemand, est un militant de l'association David et Jonathan, des catholiques qui luttent pour la reconnaissance de l'homosexualité par l'Eglise. "Il y a une évolution ! L'Eglise ne rejette plus la personne homosexuelle… Juste l'acte sexuel." Jean-Pierre Carrasco, le professeur d'anglais, homo-parent, prend son mercredi pour s'occuper de son petit de 2 ans. "On est peut-être un peu pionniers, à de La Salle ?", feint de s'interroger la directrice adjointe, Florence Develter qui, dans cet établissement, le quatrième de sa carrière ("et troisième diocèse"), apprécie que chacun puisse "être soi-même".

"HUMANISME CHRÉTIEN"

Tout sourire, en jean et T-shirt décontracté, Jean-Pierre Carrasco explique n'avoir"jamais rien caché" : "Tout le monde a tout de suite su avec qui je vis, ne serait-ce que parce que les élèves me croisent en centre-ville avec lui. Ils m'ont posé des questions, mais respectueuses, je n'ai jamais eu de remarques désagréables." Il y a cinq ans, il a embarqué l'école dans un projet européen impliquant les enseignants dans la lutte contre l'homophobie. A l'époque, il a bien eu quelques"remarques cinglantes""'Tu devrais être plus discret', m'a-t-on reproché, sans que je comprenne en quoi je ne l'étais pas. Depuis, j'ai vraiment perçu une évolution… Grâce à ce projet, certains collègues ont pris conscience qu'ils peuvent avoir des élèves gays ou lesbiennes dans leur classe. Et de mon côté, un jeune est venu me parler. C'est un énorme soutien pour lui de savoir que son professeur est gay, et c'est notre devoir, à ce moment-clé de leur vie, de leur permettre de s'épanouir tels qu'ils sont."

Florence Develter gardera son badge cet après-midi pour recevoir les parents souhaitant inscrire leurs enfants. L'expo trône toujours dans le hall avec, au milieu du diaporama, un gros baraqué en maillot de bain rose. "Si les parents se posent des questions, tant mieux, dit-elle, cela les fera cheminer." Jusqu'à présent, aucune famille n'a trouvé à redire à cette politique gay friendly. Le diocèse n'a pas davantage exercé de pression, contrairement à ce qui s'était passé cinq ans plus tôt lors de l'adhésion au projet européen. De La salle a su imposer son esprit de tolérance, semble-t-il. Ou plutôt son "humanisme chrétien", selon le vocabulaire maison dont use Mme Develter : "C'est un établissement fondé par les Frères lasalliens, les Frères des Ecoles chrétiennes, dont le projet nous est très cher : l'accueil de tous ne doit pas se limiter à des paroles en l'air, cela se vit au quotidien. Nous accueillons aussi des élèves handicapés, par exemple."

Mais enfin, madame la directrice adjointe, tous ces enseignants homosexuels assumés, dans un établissement catholique… "Il faut être cohérent entre ce qu'on dit et ce qu'on fait, pose-t-elle. Moi, je veux de bons profs, cela ne m'intéresse pas de savoir s'ils 'sont de la chapelle ou pas', comme on dit ici. Ce n'est pas ce regard-là que je pose sur la personne. Quant aux jeunes, il est important qu'ils puissent parler, et ils le feront s'ils se sentent accueillis tels qu'ils sont, sans jugement moral, avec bienveillance. Qu'Anthony puisse s'assumer, cela le fait grandir, s'épanouir, et cela fait grandir toute la communauté éducative."

Au CDI, la documentaliste qui voit disparaître les fascicules des associations homo, judicieusement placés sur le chemin de la sortie, estime simplement le lycée "représentatif de la société, avec l'homoparentalité acceptée""Quand je pense qu'il y a vingt ans, on ne pouvait même pas entrer dans l'enseignement catholique si on était divorcé !"

Anthony, lui, trouve l'ambiance si sympathique qu'il se verrait bien continuer en BTS Négociation relations clients. Avec, dans un coin de sa tête, cette ambition qu'il juge pour l'instant démesurée. "Faire de la politique. Plutôt à gauche."

Pascale Krémer
(Le Monde - www.lemonde.fr/week-end/article/2011/06/10/le-monde-magazine-contre-l-homophobie-un-lycee-catho-mobilise_1533381_1477893.html)


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