Les réalisateurs Goa et Voto nous parlent de l’émouvant et passionnant documentaire Le Gai Tapant, consacré à Jean Le Bitoux, mort le 21 avril 2010 et dont le DVD sort le 28 juin. Grand militant de la cause homosexuelle, Jean Le Bitoux fut le créateur du magazine Gai Pied.
D’où vous est venue l’idée de faire un film autour de Jean Le Bitoux?
Goa Jean était notre ami. Voto le connaissait depuis 30 ans et moi depuis seulement une petite année. Très rapidement, une complicité à trois s’est installée et nous avons décidé de nous voir tous ensemble chaque jeudi. Avec Voto, nous le chahutions sur son passé pendant qu’il ironisait sur notre avenir. Ce qu’il nous livrait de son expérience de militant, autant que de son intimité d’homme nous est apparu comme très précieux. Nous avons rapidement sorti des petites caméras pour capturer ces moments de confidences. Le Gai Tapant est né comme ça, d’une envie simple partagée sur un bord de canapé, entouré de bières et de chips. Un joyeux bordel d’amitié et de confrontations de caractères.
Voto Bien avant l’idée du Gai Tapant, nous avions déjà bouclé quelques clips sur Gai Pied, ses amis, ses combats, et surtout autour de son dernier compagnon, Ladri, qui s’est présenté au tribunal avec nos images pour prouver qu’il partageait bien la vie de Jean pour ne pas être raccompagné à la frontière.
Comment avez-vous fait le choix des témoins qui parlent de Jean Le Bitoux?
Voto Pour illustrer de la manière la plus large l’entourage de Jean, nous avons décidé d’interviewer l’un de ses ennemis (Didier Lestrade), l’un de ses proches (Michael Sibalis) et l’un de ses successeurs (Louis-Geoges Tin). Le militant radicaliste, Didier, exprime son désaccord avec Jean tout en nous confiant qu’une solidarité combative lie quand même l’ensemble des militants. Historien et sociologue, Michael a déjà écrit sur Jean. Enfin, Louis-Georges exprime le rapport politique et reste dans le sillage de Jean puisqu’il doit s’occuper du futur centre d’archives.
Jean Le Bitoux a-t-il contribué, au-delà du témoignage, à l’élaboration du film?
Goa En nous accordant sa confiance, il a contribué à ce que dans Le Gai Tapant, nous n’ayons pas seulement accès à l’homme public, mais aussi à l’ami, à l’homme drôle et tendre qu’il était. Jean n’aimait pas perdre le contrôle et il l’acceptait en notre présence, ce qui est une vraie générosité qui se voit dans le film.
Voto Pendant trois ans, nous avons beaucoup dialogué tous les trois autour de l’importance et la durée des chapitres. Nous avons tout débattu bien que nous étions tous d’accord pour que ce film intéresse au-delà de la communauté. Quand Jean était fort, il jouait les coups de force, et quand il était fragile, il tentait la refonte complète, mais nous nous sommes toujours beaucoup considérés. Un soir Jean m’a confié qu’il s’était engueulé avec tout le monde sauf avec moi. Il n’empêche que jusqu’au bout de sa vie, Jean a bataillé pour corriger le film. Ces derniers écrits dans sa chambre d’hôpital concernaient Le Gai Tapant. Nous avons gardé son dernier cahier rempli de suggestions et d’éventuels rajouts. Hélas, il se rendait trop souvent compte que ses complices étaient bien souvent morts, disparus ou fâchés.
Votre film utilise aussi beaucoup d’images d’archives. Qu’est-ce qui a guidé votre choix de parler de tel ou tel événement ou problématique?
Goa Le fil du documentaire, nous l’avions défini avec Jean. Nous voulions, en retraçant l’histoire de Jean, l’associer directement à l’histoire de la communauté gay. De par les combats permanents de Jean, son parcours privé et celui du mouvement gay étaient indissociables. Nous avons donc cherché des archives qui permettaient à la fois de comprendre son rôle de figure emblématique du mouvement, et d’expliquer le contexte hostile des décennies qu’il a traversées.
Voto Les premières versions du Gai Tapant était bien plus riches en images d’archives. Cela aurait coûté une fortune de tout garder!
Jean Le Bitoux avait-il pu voir le film ou le montage avant sa mort?
Goa Il en a vu toutes les étapes jusqu’à sa mort. À l’hôpital, à quelques jours de sa mort, il continuait de noircir un calepin qu’il avait baptisé Le Gai Tapant. Il y notait toutes les modifications qu’il souhaitait pour le film. La version définitive du Gai Tapant est clairement différente de la dernière version vue par Jean. Nous l’avons enrichie d’archives, de témoignages, de photos intimes et d’un montage plus fluide. Nous lui avions donné la parole, il était important après sa mort que nous le montrions tel que nous le connaissions et non tel qu’il souhaitait être vu. Même s’il nous accordait notre rôle d’auteurs de son vivant, c’est véritablement à sa mort que nous sommes devenus libres, sans jamais trahir le fil que nous avions décidé à trois.
Voto Jean collectionnait nos versions du Gai Tapant qu’il adorait projeter à ses intimes. Les neuf premières versions étaient soigneusement rangées près de ses livres. On avait passé une après-midi autour du work in progress qui bien sûr ne lui convenait pas exactement. Il n’a donc pas vu la version finale incorporant nos trois intervenants. Il aurait sûrement aimé voir son hommage et son enterrement au Mali. Je pense qu’il aurait été particulièrement ému de découvrir des villageois africains se promener avec ses affaires puisque Ladri était parti là-bas avec deux conteneurs de ses fringues pour les distribuer. Je dois dire qu’à la fin de sa vie, on s’inquiétait bien plus de sa santé que de celle du film même si parler du film le redynamisait.
Pourquoi Le Gai Tapant?
Goa Lorsque Jean cherchait un titre pour lancer le premier magazine gay, son ami philosophe Michel Foucault lui a soufflé deux idées: Le Gai Pied etLe Gai Tapant. Jean a gardé le premier pour le magazine. Lorsque l’idée du film est apparue, il nous a sorti de sa mémoire et en hommage à Foucault cette seconde idée, qui nous a évidemment emballés. Un premier film qui porte l’empreinte de Michel Foucault, c’est un héritage qui nous parle et correspond à merveille à l’histoire de Jean.